—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?» des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons rien!»
—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage.
—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie.
—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine!
—Mais ici, ce ne serait que de la décence.
—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune, parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles. Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature.
—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe? demanda Madeleine Burdeau déçue.
—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin, d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas.
—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale qui vient de constater que son feu s’est éteint!