C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un morceau de pain sec avec un verre de lait.

Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.

—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui, ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il advient de toi, ma beauté?

Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la vieille bonne.

Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses propres paroles.

—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!

Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses tresses dénouées...

Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots étant pareils en russe,—la chatte aimée de Mlle Erschoff.