Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure, et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des oiseaux étourdit.

Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres, sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.

Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis les arbres.

Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux, membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.

Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour des choses!

—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?... Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit d’aimer vos frères.

Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique, car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles, est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient d’entendre.

Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si, malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore, son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours, hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.

Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs, s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant, devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.

Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des oiseaux redoute.