Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent (car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement joyeux décèle la présence du pâtre.
Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe, les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait ressembler à un tertre fleuri.
Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves, de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée par la coiffure petite-russienne, se montre.
—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.
—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...
Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à sourire d’allégresse.
Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire. Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la chambre.
—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse s’échappe. Veux-tu aussi du lard?
L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux betteraves.
Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète l’observateur...