Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil.

Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la gelée nette, aux horizons larges et clairs.

Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent jusque dans le cœur et la pensée?

Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe.

Avec sa beauté froide,
Avec son givre brillant au soleil,
Et ses journées glacées,
Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive,
Les scintillements de sa neige rose...

Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession, et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage qui se déroule.

Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles, elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées en des rêves lointains.

Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de saisir la fuite des tableaux!

Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent, aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses... Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël. Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme des chevelures ruisselantes d’ondines...