Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!

Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe. Kieff!

Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même, et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers, samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de déménagement.

—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures, nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper.

—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur, de joie, se mettait à battre aux champs.

Elles hélèrent un traîneau.

—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un air scandalisé à dessein.

—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna, qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille, édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle, économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien, mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!... Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de pouvoir le suivre pour tenir son ménage.

—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort?

—Cinq ans, juste.