—C’est d’un frais! Et ceci?

Son doigt désignait une tête de cosaque peinte à l’huile.

—Une étude de Véréchstchaguine.

—Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch?

—Oui. Et vous?

—Moi? Comment vous répondre?... Je vais vous paraître si béotienne!... Mais au fait, pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai pas? Je ne comprends pas la peinture, voilà! Certes un beau tableau peut flatter mes regards, occuper ma pensée; mais parler à mon cœur, émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi? Parce qu’il représente ce qui est; ce que mes yeux, par conséquent, ont vu ou deviné, et ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné le peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves pressentent des choses tellement somptueuses; mes sensations donnent aux aspects que mes regards physiques embrassent une vie tellement intense, que tout ce que je vois reproduit en peinture ne me cause que déception. Il en est de même de la sculpture. Tandis que la musique, par exemple, n’a pas d’autre moyen de charmer nos sens qu’en s’instrumentant ou se chantant. Les bruits de la nature ne peuvent ressembler que de loin aux sons que l’Art a rendu harmonieux. La danse de même. Sans pas réglés, sans attitudes plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion répugnante à regarder; une bamboula sauvage. L’art est donc nécessaire ici pour nous donner les impressions voulues. Ma théorie va vous paraître bien osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher à imiter l’inimitable nature? Pourquoi vouloir rendre l’image de choses tellement parfaites qu’il n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?... Contentons-nous de perfectionner ce qui est perfectible, de représenter ce que nos sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne touchons pas à ce qui est complet par essence...

—Mais les peintres ne reproduisent pas au sens où vous employez ce mot; ils rendent la pensée avec laquelle ils ont interprété les divers aspects des choses. C’est comme un beau livre; il ne fait pas se mouvoir des êtres d’un autre monde, mais bien des personnages en chair et en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il reproduit donc aussi, comme vous dites; et cependant, vous aimez passionnément la littérature, vous me l’avez dit un jour...

—Les hommes sont nombreux et tous différents les uns des autres. Avec l’amalgame des idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain peut créer—vraiment créer, et non reproduire—un héros que son imagination fait vivre. Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs, ses aspects ne nous touchent que par la vie qui y circule et l’émotion qu’ils communiquent à notre âme. Combien moins attrayante serait une mer immobile que celle dont les vagues ondoient et dont les flots mugissent!... Quel charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours strié des mêmes nuages ou éternellement bleu!... Comme notre admiration serait moins émue devant une rose pétrifiée et sans parfum que quand nous respirons cette belle fleur à la chair veloutée, à la fraîche et suave odeur!... La peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est vrai qu’elle ne représente pas que la nature; mais les objets sans vie qu’elle nous montre sont plus factices encore et plus inertes en passant par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux avec ses marbres, ses frises, ses sculptures, dans un cadre de quelques centimètres!... Elle prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or, scintiller les pierreries!... A quoi bon se donner tant de mal? ajouta la jeune fille, riant elle-même de son paradoxe. On achète aujourd’hui un mètre de satin pour trois francs, du «titre fixe» un peu plus cher que du cuivre, et du strass pour rien!

—O profane, profane! fit Vadim, amusé pourtant des théories de la Française qui le changeaient un peu de la gravité habituelle des conversations qu’il avait avec ses compatriotes. Au reste, ajouta-t-il sans périphrase comme sans ironie, avec toute la simplicité russe, les femmes ne comprennent rien à la peinture; c’est un art trop compliqué pour leur génie étroit...