—Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions pareilles chaque fois que nous voulons discuter avec vous autres hommes; cela dispense d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine de s’isoler sur le nuage de sa supériorité.

—Pour me disculper de pareilles insinuations, fit le jeune homme prenant presque au sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous dire ce que l’on entend par l’art de la peinture, et réfuter...

—Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch! Je connais tout cela par cœur. Mais il me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra, de jeter bas toutes les théories raisonnables et de piétiner un peu leurs ruines d’un moment! Je dois vous dire que je n’adore le convenu qu’autant que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne veux pas me distinguer outre mesure de la foule, ni passer pour une originale, non! Ce n’est ni de ma position ni dans mes goûts; mais chanter comme mon voisin siffle, et ânonner des mots que je ne comprends pas pour paraître initiée, cela, je ne le ferai jamais!—Et maintenant, si ce n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue les photographies qui encombrent votre sanctuaire. Ceci?...

—Le recteur de notre université. Il serait flatté s’il vous entendait l’appeler «ceci»!

—Et ça?

—Ça, c’est Witte, notre ministre des finances. Savez-vous qu’il n’était qu’un modeste employé du chemin de fer à Kieff dans sa jeunesse? «Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas?

—Votre carton de photographies ressemble à une boutique de Podol (quartier juif à Kieff); on y trouve de tout. Par exemple, je reconnais Cholkini qui a chanté à l’Opéra cet hiver...

—Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore qu’un pauvre juifillon de Berditscheff. Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le pressentiment de sa gloire, il a changé «percale» en «soie» (cholk) et a muni ce dernier mot de la terminaison italienne chère aux artistes du chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas l’authenticité, mais elle n’en court pas moins toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède en Espagne des châteaux non pas illusoires, mais de bonne et belle pierre, et chasse, dit-on, avec des ducs et des altesses. Vous voyez que la fortune sait être plus coquette encore envers un chanteur qu’envers un homme de génie...

—Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable Cléo de Mérode... le grand-duc Serge... Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer Madeleine en feuilletant le carton. C’est curieux, autant que je puis en juger par l’opinion des Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce dernier n’est pas autant prisé chez vous qu’à l’étranger. Il écrit très bien, cependant, et son originalité n’est pas de commande, au moins, à lui!...

—Justement, dit Vadim, nous ne pouvons oublier que Gorki a été un «bossiak» littéralement traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de castes sont encore trop puissants chez nous! Je vous ferai cette confidence à vous, mademoiselle, ajouta le jeune homme comiquement mystérieux. Tolstoï a perdu son prestige parmi ses compatriotes le jour où il a commencé à se vêtir en moujick...