—Mais vous vous marierez, vous!

—Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée.

Et, pour couper court à la conversation qui menaçait de prendre une tournure équivoque, elle se leva du divan sur lequel elle était assise et se mit à faire le tour de la chambre, inspectant les objets épars sur les meubles. Arrivée devant une miniature qui, seule, occupait la première planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement et contempla avec ferveur l’ovale délicat du visage, les grands yeux bruns, la bouche coquette, les joues presque enfantines encadrées de longues boucles soyeuses et cendrées du portrait. Madeleine, d’après le souvenir de photographies vues chez Mme Erschoff, avait reconnu la mère de celui qu’elle aimait.

Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin visage, s’agenouiller devant la grâce de celle qui avait donné le jour à l’être de son choix, épancher dans le cœur encore présent, semblait-il, de la douce mère au sourire tendre, le secret de son pur amour!

De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent pas, non plus que d’une grande photographie d’homme pendue au mur, au-dessus de l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant ces reliques de l’amour filial de Vadim eut cette éloquence profonde qui sait parler à l’âme. D’un regard, l’étudiant lui montra combien son silence avait su lui plaire.

—Une chose m’étonne, dit la Française au bout d’un instant et pour rompre un mutisme qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne parle jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il indigne de souvenir?...

—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui; voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois, quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq), et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends son pas dans l’antichambre...

En effet, Mlle Erschoff, ayant suffisamment pris part aux réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond, qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure.

—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes, à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas! pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au moins?

—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la «Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad.