Nouveau signe de tête affirmatif.
—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver de tels accents? Elle était si gaie!
Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille; son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont Mlle Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la pauvre Viéra hors d’elle-même.
—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant.
—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture; il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère!
—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix brisée.
—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est trop d’épreuves, à la fin! cria Mlle Burdeau, révoltée comme pour son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana.
Elle aussi maintenant sanglotait.
Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse de les interroger pourtant...
Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...» (Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du traîneau...