XIV
UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad.
Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis, que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois!
De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement, envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa confiance juvénile en son étoile de nouvel époux.
Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme ne lui permettant pas de voyager à présent, Mme Erschoff s’était décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse difficile.
A la fin du mois de mars, donc, Mlle Burdeau et Viéra—Sacha comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée chez Evlampia—étaient seules à la datcha.