—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants, répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu.
—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente! Oh!...
—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?... entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le feront triompher à jamais?
A ces mots de triomphe, les yeux de Mlle Erschoff reprenaient un instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat, elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient, sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si j’avais à soutenir pareille lutte!»
—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie.
Viéra ne répondit que par un geste vague.
—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être?
—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route...
—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains!
Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien précaire.