—Mais non, il fait partie de l’équipage du Bayann.

—Qui a pu combattre sous les ordres du Piétropavlovsk... N’as-tu pas dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes!

Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce qu’elle venait d’y lire, passa le Kiévlanine à Mlle Burdeau qui, quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le texte relatant la catastrophe du Piétropavlovsk.

«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le Strachné, ayant rencontré plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel combat s’engagea.

«L’amiral, inquiet du sort du Strachné, envoya à sa recherche le croiseur Bayann.

«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de repère. Déjà le Strachné était immobilisé, sa chaudière endommagée par une grenade.

«Malgré sa vitesse, le Bayann ne put arriver à temps pour porter secours au Strachné. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire pour tirer, une explosion se produisit à bord du Strachné, et le torpilleur coula à fond. Le feu du Bayann mit les Japonais en fuite. Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient saufs, le croiseur rentra au port.

«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le Piétropavlovsk et le Poltava, accompagnés de quinze torpilleurs, quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur le lieu du combat, et comme le Bayann sait la route, on le met à la tête de l’escorte.

«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout à coup le feu contre le Bayann. Ils visent bien. En un moment, tout le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne l’ordre au Bayann de se mettre derrière le Poltava et de lancer à son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt. Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter leurs plans.

«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et sous la protection des batteries des forts. Le Piétropavlovsk étant à leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts du matin.