Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci: «Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du Bayann; il était, au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié, annonçait le combat de l’escadre dont le Bayann faisait partie, elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait supporter le voyage, Mme Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin lui-même avait mis si promptement son sceau!...
XV
LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle parvienne à affermir son cœur et à composer son visage!
Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse... Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim...
Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela; tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur!
Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses. Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints, rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers. Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton âme inquiète ne puisse s’en lasser!...»
Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime, malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer son âme.