—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle.
Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile, comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!...
Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim, une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...
Quand Mlle Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.
—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la jeune fille.
Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie.
—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si agitée...
—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau, fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier?
—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là. En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi, maintenant.
Mlle Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit: