—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit Mlle Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...

—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient, elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes propres mains.

—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela...

—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons. Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme et la nôtre!

—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête.

—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec mes principes, et elle le saura!

—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des subtilités. Alors tout ira bien.

—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte!

Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence l’une de l’autre.