Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient succomber sous le poids du revoir.

Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci se passait sous les yeux innocents de Tatiana.

Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois filles sur son cœur, souriait à Mlle Burdeau, donnait ses mains à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts, le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme propice...

—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es contente de revoir ta maman, mon amour?

Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia.

Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia, elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...» Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia, ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié, et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un regard qui ne fût pas quelconque.

Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad!

Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées s’agitaient dans le cœur de sa sœur.

Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant, empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille, chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les avait chéris!

Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses qui l’entouraient!