Sacha, ainsi que Mlle Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains, prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine animé par les entailles d’une hache barbare...

Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles; il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse: «Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes aimées?...»

Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit d’une voix tendre.

—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?

Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par l’émotion, fit signe de la tête que non.

—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même, est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir?

—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à la sollicitude de sa mère.

—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors.