—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre, mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et combien se trompent! Vous riez?

—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous ici? Ce parc est grand comme un village.

—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous, Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim...

—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent. Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons dans les yeux l’un de l’autre.

—Et quand nous serons séparés?

—Les battements de nos cœurs l’épelleront.

—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée?

—Que c’est exquis.

—N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter ce domaine? Ne fût-ce que pour cette allée, il le devait.

—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous, Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne troublons pas son harmonie par notre agitation humaine.