—Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa bouche à esquisser un pâle sourire, gardons-nous des caprices de l’imagination! C’est une folle qui se croit raisonnable, et par conséquent la plus dangereuse des folles. Si nous ne sommes pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à mille extravagances dont nous nous apercevons trop tard, hélas! quand, dénouant d’une main brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos yeux pour nous conduire plus sûrement à sa fantaisie, la rusée nous laisse seuls en face de notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini. Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble dans la saine réalité des choses. Vous me boudez, Vadim Piétrovitch?
—A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je suis des yeux la plus douce de mes illusions qui s’envole!
Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un furtif soupir; mais elle était vaillante; elle reprit, contrainte à peine:
—Et qu’avez-vous fait pendant les trois années de mon séjour en Crimée? Étudié? On m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous fait pas peur, toutes les choses affreuses qu’un médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié, tant pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours, autour de moi.
—Si tout le monde parlait de la sorte, dit Vadim en souriant (car cette allusion à ce qu’il aimait si passionnément, ses études, le reconquérait à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait guère cette pauvre souffrance dont on a tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna, la vraie pitié est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne, comprend, console; et non celle qui se traduit en vaines paroles! (Ici, un peu de sévérité involontaire accompagnait la phrase du jeune savant.) Que deviendraient les malades qui se tordent sur les lits de nos hôpitaux, les blessés que la guerre jette sur les brancards de la Croix-Rouge, si l’on se contentait de répéter autour d’eux: «Quelle pitié, ah! quelle pitié!»
—Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit la délicieuse créature humblement. Nous devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de nos nerfs, n’est-ce pas, que provient notre sensibilité exagérée? Vous dites cela, vous autres médecins?...
—Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas que les nerfs et la sensibilité soient votre apanage à vous seules, ô femmes! Je connais pour ma part au moins vingt jeunes gens robustes et forts en apparence, non pas seulement en apparence, mais bien réellement robustes et forts comme santé, qui ont commencé leurs études de médecine avec moi et se sont vu forcés de les abandonner parce que, malgré d’énergiques efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se trouver mal, assister à la plus légère opération de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine par vocation, spontanément: alors je réagis forcément contre ce qui pourrait l’entraver, vous comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit des choses affreuses!...
—Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les souffrances du corps; celles-là, on peut au moins les soulager dans une certaine mesure, les guérir même souvent complètement; mais la folie! Vadim Piétrovitch, oh! la folie! voilà, je pense, ce qu’il y a de plus horrible à voir! Seigneur! que je plains les malheureux!... Voyez-vous encore les Kantoucheff? On m’a dit à mon retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna est en train de devenir folle, et que sa fille aînée suivra ses traces. Est-ce possible, dites, Vadim Piétrovitch? Est-ce vrai?
—Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille d’Élisavéta Serguiéévna est infestée de folie depuis plusieurs générations; et on l’a fait se marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont l’arrière-grand-père, une tante et un frère étaient fous! Vraiment, les parents sont idiots! Et criminels, enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi au monde par leur faute!
—Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge de se marier, un beau parti se présente, et l’on dit «oui» tout de suite, sans savoir—à part la question d’argent et quelques détails superficiels, peut-être—à qui on la confie ni à quoi on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si content de se débarrasser de ce colis encombrant qu’est une fille à marier! Et que de douleurs, physiques ou morales, ont leur source dans cet empressement coupable! (J’en sais quelque chose, songea la jeune femme avec une indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch, continua-t-elle, à voix basse, en posant sa main sur le bras de l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit encore? On raconte que dans la famille de Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire. Une de ses tantes est morte folle, sa sœur est dans une maison de santé... Est-ce vrai? Dieu préserve sa charmante fille d’une telle succession! Pourtant, il faut bien que je vous le dise, Vadim Piétrovitch, il y a parfois dans les manières, dans le regard de Sacha quelque chose de si étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si elle allait...