—Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit le jeune homme en fixant sur sa compagne un regard angoissé. Cela est donc visible pour d’autres que pour moi? J’avais fini par croire, dit-il douloureusement, que mon imagination de médecin se forgeait des symptômes là où il n’y en avait point; mais si des étrangers qui ne voient la pauvre petite que pendant quelques heures de loin en loin les découvrent aussi, c’est que le mal est bien là, manifeste et réel! Mais dites-moi, Maria Pavlovna, avez-vous entendu parler de cette chose autour de vous? ou bien ce que vous m’avez confié est-il seulement le résultat de vos observations à vous?
—Je n’ai encore entendu personne parler de cela, répondit la jeune femme. Je ne sais pas même comment j’ai pu le remarquer, moi, car c’est si peu apparent! Sans doute, ayant été, à cause de mon absence, un temps très long sans voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et de son regard m’a frappée davantage que les gens habitués à sa présence. Mais pardonnez-moi, Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu d’une chose si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi, j’ai été entraînée par un besoin de savoir... pas par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas vrai?
—Eh! non, au contraire; il vaut mieux que je sache. Je m’étais aveuglé ces derniers temps, et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la pauvre mère, que de viendra-t-elle quand elle s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux!
—Mon Dieu! que notre conversation est triste, ce soir, fit Maria Pavlovna après un court silence.
—Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous donc pas, chère, que les revoirs sont presque toujours plus mélancoliques que les adieux?
—C’est vrai. A quoi cela tient-il?
—Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute. On s’est fait de loin un idéal de la personne quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve l’avait parée... Ou bien, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, par exemple, l’être aimé qui dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux lointains le vague irréel d’un pastel effacé, vous apparaît au retour plus désirable et plus charmant cent fois qu’à l’heure où nous avions juré de ne l’oublier jamais, et nous heurtant à son cœur et à sa volonté fermés...
—Vadim!
—Nous souffrons infiniment plus de la distance qu’ils savent mettre entre nous que du premier adieu, adouci, celui-là, par un romanesque espoir de retour...
—Vous vous exagérez vos sentiments présents!...