—Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna, et parlons un peu de vous, de votre séjour en Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce qu’il y a de plus intéressant pour moi sur la terre; cependant, voilà plus d’une heure que nous sommes ensemble, et vous n’avez encore rien dit qui eût trait à votre chère personne!
—Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme avec un sourire capable d’émouvoir le sable des allées, car c’est alors que la conversation serait triste, oh! triste...
—Vous voyez bien, exclama l’étudiant en s’emparant de la main qui s’appuyait sur son bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et vous console!
—Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela, répondit Maria Pavlovna, dont un peu de malice fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés.
—Et qui donc? interrogea Vadim du regard.
—Nadiéjda!
La jeune femme prononça ce mot lentement, en plongeant son regard dans celui du jeune homme, et le sourire ambigu de ses lèvres semblait dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle Nadiéjda... Ma sœur ou l’Espérance?...»—Car Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette de Maria Pavlovna le portait, on le sait.
—Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la compagne de Vadim après un court silence, en dénouant, par l’emploi de cette abréviation, l’énigme que ses dernières paroles contenaient. Si vous saviez quelle amie c’est pour moi! Elle est encore si jeune!—seize ans seulement bientôt—et elle me comprend comme si son âme ne faisait qu’une avec la mienne... Elle est sensée, grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas? Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins! Mais, n’entends-je pas parler de ce côté? Écoutez... Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à travers les branches, ici, à gauche, les robes blanches d’Aleksandra et de Nadia. Allons les rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons alors ensemble, car il commence à se faire tard, et les Afanassieff se couchent à dix heures. Il ne faudrait pas que ces vénérables campagnards dérangeassent leurs habitudes pour nous, les jeunes... Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes chères!
—C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi, Macha? Nous allons voir l’allée des tilleuls; c’est si joli! Venez avec nous!
—Mais je sais, mes enfants, je m’y promène chaque jour, depuis une semaine que je suis chez les Afanassieff...