—Où? Donne.
En prenant le pli scellé que lui tendait sa mère, Viéra rougit, et son cœur se mit à battre de plaisir; car elle savait qu’une lettre de Maria Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï, et une lettre d’Evguénï, c’était une provision de bonheur pour trois à quatre semaines! Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse fit tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite, songea-t-elle, les yeux fixés sur l’enveloppe dont ils semblaient lire attentivement la suscription, à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute légitime?»
Mme Erschoff n’ignorait pas la supercherie des lettres de Maria Pavlovna. Plusieurs fois elle avait surpris dans les épîtres de celle-ci des feuilles couvertes d’une grosse écriture franche qui n’avait rien de commun avec les caractères fins et circonspects d’une ancienne élève de l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la perspective d’une seconde alliance avec la famille Afanassieff, et trop sûre de la loyauté d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout jeune âge, pour craindre un résultat douteux de ce commerce épistolaire, la bonne Tatiana Vassilievna fermait les yeux sur le manège des jeunes gens et faisait semblant même de ne pas s’être aperçue qu’il existât entre eux autre chose qu’une cordiale entente d’amis d’enfance.
—Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle en se levant du banc sur lequel sa fille l’avait trouvée assise, un ouvrage entre les mains et la chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans son giron. Je vais dire à Ioulia d’apporter ici le thé. Aussi bien les autres ne peuvent tarder à venir; il est quatre heures et demie, si ma montre va bien... Viens, Bielka! Viens, mon petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!... No! et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle nous néglige bien, n’est-ce pas, Biélousinka, ta petite maîtresse!...
La tigresse en miniature étira ses pattes aux ongles roses, secoua sa fourrure neigeuse, mais son grave minois ne bougea point. Sa philosophie de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir au son de vaines paroles...
Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda longuement du côté de la forêt, et dans ses doux yeux bleus, charme resté vivant de sa grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent... Mais, avant que Viéra pût voir son émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui, n’ignorant rien des us de la maison, savait quel profit il y avait pour elle à se rapprocher des cuisines.
Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ de Mme Erschoff, que Mlle Burdeau et Katia apparurent à leur tour sous le berceau de vigne touffue.
—Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci à sa cadette. Je te vois dans la véranda causant avec Evlampia; vite, je fais le tour pour venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne! J’ai cherché après toi dans toute la maison, puis au jardin, puis sur la route, mais en vain! C’est la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là? Comme son écriture a changé! fit la malicieuse en exagérant son étonnement. On dirait celle d’un élève en agronomie!...
—Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie ont un genre d’écriture à eux? demanda Madeleine Burdeau avec ingénuité.
—En Russie, non, pas précisément. Mais à Boutcha... hum!