—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma prisonnière ne s’échappe pas...
—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis, Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais. Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!
—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante, dit le jeune homme en s’emparant des mains de Mme Erschoff et les baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler...
—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur est insupportablement angoissé.
—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.
—Ou celui de notre destinée...
Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui, détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console, vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à Vadim.
—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les gens qui ne croient plus en Dieu?
—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...