—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père céleste?

—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même, sans doute...

—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre Russie: la Sainte...

—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement, l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.»

—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?

—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée, peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche, les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres comme ceux que nous avons?

—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là?

—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne, dit le jeune homme en souriant.

—Mais j’espère que toi aussi?...

—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie, et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et toujours, vive la beauté!