Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux. La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient en être les devoirs, les charges, les déboires...
«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel, et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves oiseaux... Sois heureuse, colombe!...
«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non, mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha! ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée, nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha! adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha! ha!...»
Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses.
Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la «Kosak» et du «Trépak»...
Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de pavots en fleurs.
Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa «cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la fête continua durant trois jours.
Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille, dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.
—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour moi qui perds ainsi cinq roubles...