—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes, marchand!
—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait encore compliment hier.
Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit du cerveau de Danilo.
—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en prenant congé du juif. A une autre occasion.
—Mais puisque...
Le Petit-Russien coupa court.
—Laisse-moi tranquille!
Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul. Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...
Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait, marchait toujours vers le chemin de la datcha...
Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement. C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo, à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres, et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il franchit la grille de la datcha.