Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra, du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé. Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent, ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque au second déjeuner Mme Erschoff a parlé de la visite de Danilo et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau. Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers trois heures le chemin de son obsédante forêt?

N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible Mme Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?... Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature sacrée.

Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir.

—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils m’a quittée.

—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague.

—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch.

—Avec Ioulia?

—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger, soupira la grand’mère.

—Avec Ioulia? répétait l’idole.