Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé. Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir.

—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons. Adieu, mère!

—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur!

Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr, en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant, sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie, pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende, une route s’ouvrant sur des pays de rêve...

Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire.

Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo, anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit, depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui du feuillage d’alentour.

Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines; des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille; et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée.

Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse, la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers, une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs ardentes. Mais comment s’arrêter quand...

Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air.

La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage fatigué s’illumine...