Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît.
Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un roi!...
Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du steppe!
Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la baie claire de la fosse, elle attend.
Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux. Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie, lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne veulent pas ralentir leur allure.
Danilo crie par trois fois:
—Béréguiss! (Garde-toi!)
Mais la paysanne ne bouge pas.
—Béréguiss! hurle le gars.