La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de vie piétiné par les sabots de ses bêtes!...
—Béréguiss!
Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!
Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse, et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le menace, jette son attelage sur le côté...
Sacha est sauvée!
Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu!
Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine; il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes. Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le bois dans le silo, et bondit vers la forêt...
L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation!
Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle, le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience...
—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.