Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou: les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu sait quelles choses!...
Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente la plus douce de la fosse.
Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend par-dessus son kaftane et va chercher son cheval.
Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique, et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites...
L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval, l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.
L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit ne vint offusquer l’oreille sereine du mort...
Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.
«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable de Danilo qu’il n’arrive pas?»
Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char nuptial...