Vrai est que le verger, de soi, étoit une bien belle et plaisante chose, et qui tenoit fort de la magnificence des rois. Il s'étendoit environ demi-quart de lieue en longueur, et étoit en beau site élevé, ayant de largeur cinq cents pas, si qu'il paroissoit à l'œil comme un carré allongé. Toutes sortes d'arbres s'y trouvoient, pommiers, myrtes, mûriers, poiriers; comme aussi des grenadiers, des figuiers, des oliviers, en plus d'un lieu de la vigne haute sur les pommiers et les poiriers, où raisins et fruits mûrissant ensemble, l'arbre et la vigne entre eux sembloient disputer de fécondité. C'étoient là les plants cultivés; mais il y avoit aussi des arbres non portant fruit et croissant d'eux-mêmes, tels que platanes, lauriers, cyprès, pins; et sur ceux-là, au lieu de vigne, s'étendoient des lierres, dont les grappes grosses et jà noircissantes contrefaisoient le raisin. Les arbres fruitiers étoient au dedans vers le centre du jardin, comme pour être mieux gardés, les stériles aux [orées] tout alentour comme un rempart, et tout cela clos et environné d'un petit mur sans ciment. Au demeurant, tout y étoit bien ordonné et distribué, les arbres par le pied distants les uns des autres, mais leurs branches par en haut tellement entrelacées, que ce qui étoit de nature sembloit exprès artifice. Puis y avoit des carreaux de fleurs, desquelles nature en avoit produit aucunes et l'art de l'homme les autres; les roses, les œillets, les lis y étoient venus moyennant l'œuvre de l'homme; les violettes, le narcisse, les marguerites, de la seule nature. Bref, il y avoit de l'ombre en été, des fleurs au printemps, des fruits en automne, et en tout temps toutes délices.
On découvroit de là grande étendue de plaine, et pouvoit-on voir les bergers gardant leurs troupeaux et les bêtes emmi les champs; de là se voyoit en plein la mer et les barques allant et venant au long de la côte, plaisir continuel joint aux autres agréments de ce séjour. Et droit au milieu du verger, à la [croisée] de deux allées qui le coupoient en long et en large, y avoit un temple dédié à Bacchus avec un autel, l'autel tout revêtu de lierre et le temple couvert de vigne. Au dedans étoient peintes les histoires de Bacchus: Sémèle qui accouchoit, Ariane qui dormoit, Lycurgue lié, Penthée déchiré, les Indiens vaincus, les Tyrrhéniens changés en dauphins, par-tout des Satyres gaîment occupés aux pressoirs et à la vendange, par-tout des Bacchantes menant des danses. Pan n'y étoit point oublié, ains étoit assis sur une roche, jouant de sa flûte, en manière qu'il sembloit qu'il jouât une note commune, et aux Bacchantes qui dansoient, et aux Satyres qui fouloient la vendange.
Le verger étant tel d'assiette et de nature, Lamon encore l'approprioit de plus en plus, ébranchant ce qui étoit sec et mort aux arbres, et relevant les vignes qui tomboient. Tous les jours il mettoit sur la tête de Bacchus un chapeau de fleurs nouvelles; il conduisoit l'eau de la fontaine dedans les carreaux où étoient les fleurs; car il y avoit dans ce verger une source vive que Daphnis avoit trouvée, et pour ce l'appeloit-on la fontaine de Daphnis, de laquelle on arrosoit les fleurs. Et à lui, Lamon lui recommandoit qu'il engraissât bien ses chèvres le plus qu'il pourroit, parce que le maître ne faudrait à les vouloir voir comme le reste, n'ayant de long-temps visité ses terres et son bétail.
Mais Daphnis n'avoit pas peur qu'il ne fût loué de quiconque verroit son troupeau, car il l'avoit accru du double, et montroit deux fois autant de chèvres comme on lui en avoit baillé, n'en ayant le loup ravi pas une; et si étoient en meilleur point et plus grasses que les ouailles. Afin néanmoins que son maître en eût de tant plus [affection] de le marier où il vouloit, il employoit toute la peine, soin et diligence qu'il pouvoit à les rendre belles, les menant aux champs dès le plus matin et ne les ramenant qu'il ne fût bien tard. Deux fois le jour il les faisoit boire, et leur cherchoit tous les endroits où il y avoit meilleure pâture: il se souvint aussi d'avoir des battes neuves, force seilles à traire et des [éclisses] plus grandes; enfin, tant il y mettoit d'amour et de souci, il leur oignoit les cornes, il leur peignoit le poil; à les voir on eût dit proprement que c'étoit le troupeau sacré du dieu Pan. Chloé en avoit la moitié de la peine, et, oubliant ses brebis, étoit la plupart du temps embesognée après les chèvres; et Daphnis croyoit qu'elles sembloient belles à cause que Chloé y mettoit la main.
Eux étant ainsi occupés, vint un second messager dire qu'on vendangeât au plus tôt, et qu'il avoit charge de demeurer là jusqu'à ce que le vin fût fait, pour puis après s'en retourner en la ville quérir leur maître, qui ne viendroit sinon au temps de cueillir les derniers fruits, sur la fin de l'automne. Ce messager s'appeloit Eudrome, qui vaut autant dire comme coureur, et étoit son métier de courir par-tout où on l'envoyoit. Chacun s'efforça de lui faire la meilleure chère qu'on pouvoit. Et cependant ils se mirent tous à vendanger, si qu'en peu de jours on eut dépouillé la vigne, pressé le raisin, mis le vin dans les jarres, laissant une quantité des plus belles grappes aux branches pour ceux qui viendraient de la ville, afin qu'ils eussent une image du plaisir de la vendange, et pensassent y avoir été.
Quand Eudrome fut près de s'en aller, Daphnis lui fit don de plusieurs choses, mêmement de ce que peut donner un chevrier, comme de beaux fromages, d'un petit chevreau, d'une peau de chèvre blanche ayant le poil fort long, pour se couvrir l'hyver quand il alloit en course, dont il fut aise, baisa Daphnis en lui promettant de dire de lui tous les biens du monde à leur maître. Ainsi s'en retourna le coureur à la ville, bien affectionné en leur endroit, et Daphnis demeura aux champs en grand souci avec Chloé. Elle avoit bien autant de peur pour lui que lui-même, songeant que c'étoit un jeune garçon qui n'avoit jamais rien vu, sinon ses chèvres, la montagne, les paysans et Chloé, et bientôt alloit voir son maître, dont à peine il avoit ouï le nom avant cette heure-là. Elle s'inquiétoit aussi comment il parlerait à ce maître, et étoit en grand émoi touchant leur mariage, ayant peur qu'il ne s'en allât comme un songe en fumée; tellement que, pour ces pensers, leurs ordinaires baisers étoient mêlés de crainte et leurs embrassements soucieux, où ils demeuraient long-temps serrés dans les bras l'un de l'autre; et sembloit que déjà ce maître fût venu et que de quelque part il les eût pu voir. Comme ils étoient en cette peine, encore leur survint-il un trouble nouveau.
Il y avoit là auprès un bouvier nommé Lampis, de naturel malin et hardi, qui pourchassoit aussi avoir Chloé en mariage, et à Lamon avoit fait pour cela plusieurs présents, lequel ayant senti le vent que Daphnis la devoit épouser, pourvu que le maître en fût content, chercha les moyens de faire que ce maître fût courroucé à eux, et, sachant qu'il prenoit sur-tout grand plaisir à son jardin, délibéra de le gâter et [diffamer] tant qu'il pourrait. Or s'il se fût mis à couper les arbres, on l'eût pu entendre et surprendre; il pensa donc de plutôt faire le [gât] dans les fleurs. Si attendit la nuit, et, passant par-dessus la petite muraille, s'en va les arracher, rompre, froisser, fouler toutes comme un sanglier, puis sans bruit se retire; âme ne l'aperçut.
Lamon, le jour venu, entrant au jardin, comme de coutume, pour donner aux fleurs l'eau de la fontaine, quand il vit toute la place si outrageusement vilenée qu'un ennemi, en guerre ouverte, venu pour tout saccager, n'y eût sçu pis faire, lors il déchira sa jaquette, s'écriant: «O Dieux!» si fort que Myrtale, laissant ce qu'elle avoit en main, s'en courut vers lui, et Daphnis, qui déjà chassoit ses bêtes aux champs, s'en recourut aussi au logis, et, voyant ce grand désarroi, se prirent tous à crier, et en criant à larmoyer; mais vaines étoient toutes leurs plaintes.
Si n'étoit pas merveille que eux qui redoutaient l'[ire] de leur seigneur en pleurassent, car un étranger même à qui le fait n'eût point touché en eût bien pleuré de voir un si beau lieu ainsi dévasté, la terre toute en désordre jonchée du débris des fleurs, dont à peine quelqu'une, échappée à la malice de l'envieux, gardoit ses vives couleurs, et ainsi gisante étoit encore belle. Les abeilles voloient alentour en murmurant continuellement, comme si elles eussent lamenté ce dégât, et Lamon, tout éploré, disoit telles paroles: «Ah! mes beaux rosiers, comme ils sont rompus! Ah! mes violiers, comme ils sont foulés! Mes hyacinthes et mes narcisses sont arrachés! Ç'a bien été quelque méchant et mauvais homme qui me les a ainsi perdus. Le printemps reviendra, et ceci ne fleurira point; l'été retournera, et ce lieu demeurera sans parure; l'automne, il n'y aura point ici de quoi faire un bouquet seulement. Et toi, sire Bacchus, n'as-tu point eu de pitié de ces pauvres fleurs, que l'on a ainsi, toi présent et devant tes yeux, diffamées, desquelles je t'ai fait tant de couronnes! Comment maintenant montrerai-je à mon maître son jardin? Que me dira-t-il quand il le verra si piteusement accoutré? Ne fera-t-il pas pendre ce malheureux vieillard, comme Marsyas, à l'un de ces pins? Si fera, et à l'aventure Daphnis aussi quant et quant, pensant que ç'aura été sa faute pour avoir mal gardé ses chèvres.»
Ces regrets et pleurs de Lamon leur redoublèrent le deuil à tous, pource qu'ils déploroient non plus le gât des fleurs, mais le danger de leurs personnes. Chloé lamentait son pauvre Daphnis, s'il falloit qu'il fût pendu, et prioit aux Dieux que ce maître tant attendu ne vînt plus; et lui étoient les jours bien longs et pénibles à passer, pensant voir déjà comme l'on fouettoit le pauvre Daphnis.