Sur le soir Eudrome leur vint annoncer que dans trois jours seulement arriverait leur vieux maître, mais que le jeune, qui étoit son fils, viendroit dès le lendemain. Si se mirent à consulter entre eux ce qu'ils avaient à faire touchant cet inconvénient, et appelèrent à ce conseil Eudrome, qui, voulant du bien à Daphnis, fut d'avis qu'ils déclarassent la chose à leur jeune maître comme elle étoit avenue; et si leur promit qu'il les aideroit, ce qu'il pouvoit très bien faire, étant en la grâce de son maître à cause qu'il étoit son frère de lait; et le lendemain firent ce qu'il leur ayoit dit. Car Astyle vint le lendemain, à cheval, et quant et lui un sien plaisant qu'il menoit pour passer le temps, à cheval aussi, lui jeune homme à qui la barbe commençoit à poindre, l'autre rasé jà de longtemps. Arrivé ce jeune maître, Lamon se jeta devant ses pieds, avec Myrtale et Daphnis, le suppliant avoir pitié d'un pauvre vieillard et le sauver du courroux de son père, attendu qu'il ne pouvoit mais de l'inconvénient, et lui conte ce que c'étoit. Astyle en eut pitié, entra dans le jardin, et, ayant vu le gât, leur promit de les excuser, et en prendre sur lui la faute, disant que, ç'auroient été ses chevaux qui, s'étant détachés, auroient ainsi rompu, foulé, froissé, arraché tout ce qui étoit de plus beau.
Pour cette bénigne réponse Lamon et Myrtale firent prières aux Dieux de lui accorder l'accomplissement de ses désirs. Mais Daphnis lui apporta davantage de beaux présents, comme des chevreaux, des fromages, des oiseaux avec leurs petits, des grappes tenant au sarment et des pommes, encore aux branches; et aussi lui donna Daphnis de ce fameux vin odorant que, produit Lesbos, vin le meilleur de tous à boire. Astyle loua ses présents et lui en sut fort bon gré, et, en attendant son père, se divertissoit à chasser au lièvre, comme un jeune homme de bonne maison, qui ne cherçhoit que nouveaux passetemps et étoit là venu pour prendre l'air des champs.
Mais Gnathon étoit un gourmand, qui ne savoit autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire assouvir ses déshonnêtes envies; en un mot, tout gueule et tout ventre, et tout ... ce qui est au-dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il apporta ses présents, ne faillit à le remarquer; car outre ce qu'il aimoit naturellement les garçons, il rencontroit en celui-ci une beauté telle que la ville n'en eût su montrer de pareille. Si se proposa de l'accointer, pensant aisément venir à bout d'un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Astyle, ains descendit vers la marine, là où Daphnis gardoit ses bêtes, feignant que ce fût pour voir les chèvres, mais au vrai c'étoit pour voir le chevrier. Et afin de le gagner d'abord, il se mit à louer ses chèvres, le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier, et lui promit qu'avant peu il le feroit affranchir, ayant, disoit-il, tout pouvoir et crédit sur l'esprit de son maître.
Et comme il crut s'être rendu ce jeune garçon obéissant, il épia le soir sur la nuit qu'il ramenoit son troupeau au tect, et, accourant à lui, le baisa premièrement, puis lui dit qu'il se prêtât à lui en même façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut long-temps qu'il n'entendoit point ce qu'il vouloit dire, et à la fin lui répondit que c'étoit bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais qu'il n'avoit oncques vu qu'un bouc saillit un autre bouc, ni que les béliers montassent l'un sur l'autre, ni les coqs aussi, au lieu de couvrir les brebis et les poules.
Non pour cela Gnathon lui met la main au corps comme le voulant forcer. Mais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il étoit si ivre qu'à peine se tenoit-il [en pieds], le jeta à la renverse, et, partant comme un jeune levron, le laisse étendu, ayant affaire de quelqu'un pour le relever. Daphnis de là en avant ne s'approcha plus de lui, mais menoit ses chèvres paître tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant autant qu'il cherchoit Chloé. Gnathon même ne le poursuivoit plus depuis qu'il l'eût reconnu non seulement beau, mais fort et roide jeune garçon; si cherchoit occasion propre pour en parler à Astyle, et se promettoit que le jeune homme lui en feroit don, ayant accoutumé de ne lui refuser rien. Toutefois pour l'heure il ne put, car Dionysophane et sa femme Cléariste arrivèrent, et y avoit dans la maison grand tumulte de chevaux, de valets, d'hommes et de femmes; mais, en attendant qu'il le trouvât seul, il lui préparait une belle harangue de son amour.
Or avoit Dionysophane les cheveux déjà demi-blancs, grand et bel homme d'ailleurs, et qui de la disposition de sa personne eût encore tenu bon aux jeunes gens; riche autant que qui que ce fût des citoyens de sa ville, et de meilleur cœur que pas un. Il sacrifia le premier jour de son arrivée aux divinités champêtres, à Cérès, à Bacchus, à Pan, aux Nymphes, et fit un festin à toute sa famille. Les jours suivants il visita les champs que tenoit Lamon; et voyant partout terres bien labourées, vignes bien façonnées, le verger beau au demeurant, car Astyle avoit pris sur lui le gât des fleurs et du jardin, il fut fort joyeux de trouver tout en si bon ordre, et, louant Lamon de sa diligence, il lui promit la liberté.
Cela vu, il alla voir aussi les chèvres et le chevrier qui les gardoit. Chloé, ayant peur et honte tout ensemble de si grande compagnie, s'enfuit cacher dedans le bois. Daphnis demeura, et se présenta les épaules couvertes d'une peau de chèvre à long poil, une panetière toute neuve en écharpe à son côté, tenant en l'une de ses mains de beaux fromages tout frais faits, et en l'autre deux chevreaux de lait. Si jamais, comme l'on dit, Apollon garda les bœufs de Laomédon, il étoit tel que parut alors Daphnis, lequel quant à lui ne dit mot, mais, le visage plein de rougeur et les yeux baissés, s'inclinant devant le maître, lui offrit ses dons, et adonc Lamon, prenant la parole, dit: «C'est celui, mon maître, qui garde tes chèvres. Tu m'en baillas cinquante avec deux boucs, et il t'en a fait cent, et dix boucs. Vois-tu comme elles sont grasses et bien vêtues, et qu'elles ont les cornes entières et belles! Il les a instruites, et sont toutes apprises à entendre la musique, et font tout ce qu'on veut en oyant seulement le son de la flûte.»
Cléariste, qui étoit là présente, eut envie d'en voir l'expérience. Si commanda à Daphnis qu'il jouât de la flûte ainsi qu'il avoit accoutumé quand il vouloit faire faire quelque chose à ses chèvres, et lui promit, s'il flûtoit bien, de lui donner un sayon neuf, une chemisette et des souliers. Adonc Daphnis, debout sous le chêne, toute la compagnie en rond autour de lui, tira sa flûte de sa panetière, et premièrement souffla un bien peu dedans; soudain ses chèvres, s'arrêtant, levèrent toutes la tête; puis sonna pour les faire paître, et toutes, aussitôt, mettant le nez en terre, se prennent à brouter; puis il leur sonna un chant mol et doux, et incontinent se couchèrent à terre; un autre clair et agu, et elles s'enfuirent dans le bois comme à l'approche du loup; tôt après un son de rappel, et adonc, sortant toutes du bois, se viennent rendre à ses pieds. [Varlets] ne sçauroient être plus obéissants au commandement de leur maître qu'elles étoient au son de sa flûte; de quoi tous les assistants demeurèrent émerveillés, spécialement Cléariste, laquelle jura qu'elle donneroit ce qu'elle avoit promis au gentil chevrier, qui étoit si beau et sçavoit si bien jouer de la flûte. Après cela ils s'en allèrent, et, rentrés au logis, soupèrent et envoyèrent à Daphnis de ce qui leur fut servi, qu'il mangea avec Chloé, joyeux de goûter des mets apprêtés à la façon de la ville, au reste ayant bonne espérance de parvenir, du gré de ses maîtres, au mariage de son amie.
Mais Gnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il l'avoit vu avec son troupeau, enflammoit de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos, profita d'un moment qu'Astyle se promenoit seul au jardin, le mena dans le temple de Bacchus, et là se mit à lui baiser les mains et les pieds; et Astyle lui demandant pourquoi il faisoit tout cela, et que c'étoit qu'il vouloit dire: «C'en est fait, mon maître, dit-il, du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici amoureux que de bonne chère, qui ne voyoit rien si aimable qu'une pleine jarre de vin vieux, à qui sembloient tes cuisiniers la fleur des beautés de Mitylène, il ne trouve plus rien de beau ni d'aimable que Daphnis seul au monde. Oui, je voudrois être une de ses chèvres, et laisserois là tout ce qu'on sert de meilleur à ta table, viande, poisson, fruit, confitures, pour paître l'herbe au son de sa flûte et sous sa houlette brouter la feuillée. Mais toi, mon maître, tu le peux, sauve la vie à ton Gnathon, et, te souvenant qu'Amour n'a point de loi, prends pitié de son amour: autrement, je te jure mes grands Dieux qu'après m'être bien empli le ventre, je prends mon couteau, je m'en vas devant la porte de Daphnis, et là je me tuerai tout de bon, et tu n'auras plus à qui tu puisses dire: «Mon petit Gnathon, Gnathon mon ami.»
Le jeune homme, de bonne nature, ne put souffrir de voir ainsi Gnathon pleurer et derechef lui baiser les mains et les pieds, mêmement qu'il avoit éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderoit Daphnis à son père, et l'emmèneroit comme pour être son serviteur à la ville, où lui Gnathon en pourroit faire tout ce qu'il voudroit; puis, pour un peu le conforter, lui demanda en riant s'il n'auroit point de honte de baiser un petit pâtre tel que ce fils de Lamon, et le grand plaisir que ce lui seroit d'avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres; et en disant cela il faisoit un fi, comme s'il eût senti la mauvaise odeur du bouc. Mais Gnathon, qui avoit appris aux tables des voluptueux tant qu'il se peut dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens: «Celui qui aime, ô mon cher maître, ne se soucie point de tout cela; ains n'y a chose au monde, pourvu que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être épris. Tel a aimé une plante, tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête féroce, et si pourtant, quelle plus triste condition d'amour que d'avoir peur de ce qu'on aime? Quant à moi, ce que j'aime est serf par le sort, mais noble par la beauté. Vois-tu comment sa chevelure semble la fleur d'hyacinthe, comment au-dessous des sourcils ses yeux étincellent ne plus ne moins qu'une pierre brillante mise en œuvre, comment ses joues sont colorées d'un vif incarnat! et cette bouche vermeille ornée de dents blanches comme ivoire, quel est celui si insensible et si ennemi d'Amour qui n'en désirât un baiser? J'ai mis mon amour en un pâtre; mais en cela j'imite les Dieux. Anchise gardoit les bœufs: Vénus le vint trouver aux champs; Branchus paissoit les chèvres, et Apollon l'aima; Ganimède étoit berger, et Jupiter le ravit pour en avoir son plaisir. Ne méprisons point un enfant auquel nous voyons les bêtes mêmes si obéissantes; mais bien plutôt remercions les aigles de Jupiter, qui souffrent telle beauté demeurer encore sur la terre.»