Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l'amour de Chloé, se passionnoit de jour en jour plus vivement pour elle, et, tenant peu de compte de Daphnis, qui lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l'[aventure] par force, pour avoir contentement, instruit qu'il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses présents furent d'abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetés de taches blanches, pour s'en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s'être fait ami de l'un et de l'autre, bientôt il négligea Daphnis; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque chose. C'étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits, en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenoit au nid; même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau qu'il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien volontiers, et en montroit grand plaisir; mais son plaisir étoit moins d'avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu'il connût aussi la détressse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient de leur beauté, devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur; là où Dorcon le premier parla: «Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je garde les bœufs, lui les chèvres; or, autant les bœufs valent mieux que les chèvres, d'autant vaut mieux le bouvier que le chevrier. Je suis blanc comme le lait, blond comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère, et non pas quelque bête, qui m'a nourri enfant. Il est petit, lui, chétif, n'ayant de barbe non plus qu'une femme, le corps noir comme peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n'est pas pour sentir bon. Et puis, chevrier, pauvre hère, il n'a pas vaillant tant seulement de quoi nourrir un chien. On dit qu'il a tété une chèvre; je le crois, ma [fy], et n'est pas merveille si, nourrisson de bique, il a l'air d'un biquet.»

Ainsi dit Dorcon; et Daphnis: «Oui, une chèvre m'a nourri de même que Jupiter, et je garde les chèvres, et les rends meilleures que ne seront jamais les vaches de celui-ci. Je mène paître les boucs, et [si] n'ai rien de leur senteur, non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que d'autre nature. Pour vivre je me contente de lait, de fromage, de pain bis, et de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres comme nous, et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce que mangent les riches. Je n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus; je suis brun: l'[hyacinthe] est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus que les Satyres, et préfère-t-on l'hyacinthe au lis. Celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; si c'est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a donné son lait, et cependant tu es belle.» A ce mot, Chloé ne put le laisser achever: mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut de s'entendre louer, et aussi que de long-temps elle avoit envie de le baiser, [sautant en pieds], d'une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art; toutefois c'étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

Dorcon, se voyant vaincu, s'enfuit dans le bois pour cacher sa honte et son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il étoit comme s'il eût reçu non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste: en un moment, il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le visage. Pour la première fois alors il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d'un teint plus blanc que la [jonchée] du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençoit à voir et qu'il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il étoit pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales; il restoit assis, immobile, lui qui avoit accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau étoit oublié, sa flûte par terre abandonnée; il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige; il se consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, n'ayant plus de joie, plus de babil, [fors] qu'il parlât à elle ou d'elle. S'il se trouvoit seul [aucune fois], il alloit devisant en lui-même: «[Dea], que me fait donc le baiser de Chloé? Ses lèvres sont plus tendres que roses, sa bouche plus douce qu'une gauffre à miel, et son baiser est plus amer que la piqûre d'une abeille. J'ai bien baisé souvent mes chevreaux; j'ai baisé de ses agneaux à elle, qui ne faisoient encore que naître, et aussi ce petit veau que lui a donné Dorcon; mais ce baiser ici est tout autre chose. Le pouls m'en bat; le cœur m'en tressaut; mon âme en languit, et pourtant je désire la baiser derechef. O mauvaise victoire! O étrange mal dont je ne saurois dire le nom! Chloé avoit-elle goûté de quelque poison avant que de me baiser? Mais comment n'en est-elle point morte? Oh! comme les [arondelles] chantent, et ma flûte ne dit mot! Comme les chevreaux sautent, et je suis assis! Comme toutes fleurs sont en vigueur, et je n'en fais point de bouquets ni de chapelets! La violette, et le muguet fleurissent, Daphnis se fane; Dorcon à la fin paroîtra plus beau que moi.» Voilà comment se passionnoit le pauvre Daphnis, et les paroles qu'il disoit, comme celui qui lors [premier] expérimentoit les étincelles d'amour.

Mais Dorcon, ce gars, ce bouvier amoureux aussi de Chloé, prenant le moment que Dryas plantoit un arbre pour soutenir quelque vigne, comme il le connoissoit déjà, d'alors que lui Dryas gardoit les bêtes aux champs, le vient trouver avec de beaux fromages gras, et d'abord il lui donna ses fromages; puis, commençant à entrer en propos par leur ancienne connoissance, fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage de Chloé, disant qu'il la veut prendre à femme, lui promet pour lui de beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui vouloit donner, dit-il, un couple de bœufs de labour, quatre ruches d'abeilles, cinquante pieds de pommiers, un cuir de bœuf à semeler souliers, et par chacun an un veau tout prêt à sevrer; tellement que touché de son amitié, alléché par ses promesses, Dryas lui [cuida] presque accorder le mariage. Mais songeant puis après que la fille étoit née pour bien plus grand parti, et craignant qu'un jour, si elle venoit à être reconnue, et ses parents à savoir que pour la friandise de tels dons il l'eût mariée en si bas lieu, on ne lui en voulût mal de mort, il refusa toutes ses offres, et l'éconduisit en le priant de lui pardonner.

Par ainsi, Dorcon, se voyant pour la deuxième fois frustré de son espérance, et encore qu'il avoit pour néant perdu ses bons fromages gras, délibéra, puisqu'autrement ne pouvoit, la première fois qu'il la trouverait seule à seul, mettre la main sur Chloé. Pour à quoi parvenir, s'étant avisé qu'ils menoient l'un après l'autre boire leurs bêtes, Chloé un jour, et Daphnis l'autre, il usa d'une finesse de jeune pâtre qu'il étoit. Il prend la peau d'un grand loup qu'un sien taureau, en combattant pour la défense des vaches, avoit tué avec ses cornes, et se l'étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui couvraient les bras et les mains, celles de derrière lui pendoient sur les cuisses jusqu'aux talons, et la [hure] le coiffoit en la forme même et manière du [cabasset] d'un homme de guerre. S'étant ainsi fait loup tout au mieux qu'il pouvoit, il s'en vient droit à la fontaine où buvaient chèvres et brebis après qu'elles avoient pâturé. Or étoit cette fontaine en une vallée assez creuse, et toute la place à l'entour pleine de ronces et d'épines, de chardons et bas genevriers, tellement qu'un vrai loup s'y fût bien aisément caché. Dorcon se [musse] là dedans entre ces épines, attendant l'heure que les bêtes vinssent boire, et avoit bonne espérance qu'il effrayeroit Chloé sous cette forme de loup, et la saisiroit au corps pour en faire à son plaisir.

Tantôt après elle arriva. Elle amenoit boire les deux troupeaux, ayant laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens qui leur aidoient à la garde des bêtes suivoient; et comme naturellement ils chassent mettant le nez par-tout, ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette: si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l'environnant qu'il n'osoit encore, tant il avoit de peur, se dresser tout-à-fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles dents. Lui, d'abord honteux d'être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le couvrait, se tenoit tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot; mais quand Chloé, apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de bête, appela toute épouvantée Daphnis au secours, et que les chiens, lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à bon escient, lors il se prit à crier si haut qu'il put, priant Chloé et Daphnis, qui jà étoit accouru, de lui vouloir être en aide; ce qu'ils firent, et avec, leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon, qui avoit été [mors] et aux cuisses et aux épaules, lui lavèrent ses blessures où les dents l'avoient atteint, et puis lui mirent dessus de l'écorce d'orme mâchée, étant tous deux si peu rusés et si peu expérimenté aux hardies entreprises d'amour, qu'ils estimèrent que cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement, au moyen de quoi ils ne se courroucèrent point à lui, mais le reconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin, en le menant par la main; et lui, qui avoit été en si grand danger de sa personne, et que l'on avoit recous de la gueule, non du loup, comme il se dit communément, mais des chiens, s'en alla panser les morsures qu'il avoit par tout le corps.

Daphnis et Chloé cependant, jusques à nuit close, travaillèrent après leurs chèvres et brebis, qui, effrayées de la peau de loup, effarouchées d'ouïr si fort aboyer les chiens, fuyoient les unes à la cime des plus hauts rochers, les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au demeurant bien apprises de venir, à la voix de leurs pasteurs, se ranger au son du flageolet, s'amasser ensemble en oyant seulement battre des mains; mais la peur leur avoit alors fait tout oublier; et après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand'peine retrouvées, les ramenèrent toutes au tect; puis s'en allèrent aussi reposer; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu'ils avoient pris leur fut un remède pour l'heure au mésaise d'amour: mais revenant le jour, ils eurent même [passion] qu'auparavant, joie à se revoir, peine à se quitter; ils souffroient, ils vouloient quelque chose, et ne savoient ce qu'ils vouloient. Cela seulement savoient-ils bien, l'un que son mal étoit venu d'un baiser, l'autre, d'un baigner.

Mais plus encore les enflammoit la saison de l'année. Il étoit jà environ la fin du printemps et commencement de l'été, toutes choses en vigueur; et déjà montroient les arbres leurs fruits, les blés leurs épis; et aussi étoit la voix des cigales plaisante à ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l'air tout embaumé [soève] à respirer; les fleuves paroissoient endormis, coulant lentement et sans bruit; les vents sembloient orgues ou flûtes, tant ils soupiraient doucement à travers les branches des pins. On eût dit que les pommes d'elles-mêmes se laissoient tomber enamourées, que le soleil amant de beauté faisoit chacun dépouiller. Daphnis, de toutes parts échauffé, se jetoit dans les rivières, et tantôt se lavoit, tantôt s'ébattoit à vouloir saisir les poissons, qui glissant dans l'onde se perdoient sous sa main; et souvent buvoit, comme si avec l'eau il eût dû éteindre le feu qui le brûloit. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis, et la plupart aussi des chèvres de Daphnis, demeuroit long-temps [empêchée] à faire prendre le lait et à chasser les mouches, qui fort la molestoient, et les chassant la piquoient; cela fait, elle se lavoit le visage, et, couronnée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau de faon, elle emplissoit une sébile de vin mêlé avec du lait, pour boire avec Daphnis.

Puis quand ce venoit sur le midi, adonc étoient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pource que Chloé, voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondoit et périssoit d'amour, considérant qu'il n'y avoit en toute sa personne chose quelconque à redire; et lui, la voyant, avec cette peau de faon et cette couronne de pin, lui tendre à boire dans sa sébile, pensoit voir une des Nymphes mêmes qui étoient dans la caverne; si accouroit incontinent, et lui ôtant sa couronne qu'il baisoit d'abord, se la mettoit sur la tête, et elle, pendant qu'il se baignoit tout nu, prenoit sa robe et se la vêtissoit, la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s'entre-jetoient des pommes, tantôt ils [aornoient] leurs têtes et tressoient leurs cheveux l'un à l'autre, disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressembloient aux grains de myrte, pource qu'ils étoient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu'il étoit blanc et vermeil. Aucune fois il lui apprenoit à jouer de la flûte, et quand elle commençoit à souffler dedans, il la lui ôtoit; puis il en parcouroit des lèvres tous les tuyaux d'un bout à l'autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avoit failli, afin de la baiser à demi, en baisant la flûte aux endroits que quittoit sa bouche.