Ainsi comme il étoit après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi, pendant que leurs troupeaux étoient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna garde qu'elle fut endormie: ce que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler, n'ayant alors nulle honte, et disoit à part soi ces paroles tout bas: «Oh! comme dorment ses yeux! Comme sa bouche respire! Pommes ni aubépines fleuries n'exhalent un air si doux. Je ne l'ose baiser toutefois; son baiser pique au cœur, et fait devenir fou, comme le miel nouveau. Puis, j'ai peur de l'éveiller. O fâcheuses cigales! Elles ne la laisseront jà dormir, si haut elles crient. Et d'autre côté ces [boucquins] ici ne cesseront aujourd'hui de s'entre-heurter avec leurs cornes. O loups, plus couards que renards, où êtes-vous à cette heure, que vous ne les venez happer?»
Ainsi qu'il étoit en ces termes, une cigale poursuivie par une arondelle se vint jeter [d'aventure] dedans le sein de Chloé; pourquoi l'arondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu'elle ne s'abattit jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé, dont elle s'éveilla en sursaut, et ne sachant que c'étoit, s'écria bien haut: mais quand elle eut vu l'arondelle voletant encore autour d'elle, et Daphnis riant de sa peur, elle [s'assura], et frottoit ses yeux qui avoient encore envie de dormir; et lors la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la [gente] pastourelle, comme si dans cet asile elle lui eût voulu rendre grâce de son salut, dont Chloé, de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein, d'où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvoit jamais taire, quoiqu'il la tînt dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et l'ayant baisée, la remit chantant toujours dans son sein.
Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, au roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c'étoit qu'il disoit, et Daphnis lui fit le conte qu'on en fait communément. «Ma mie, dit-il, au temps passé y avoit une fille belle et jolie, en fleur d'âge comme toi. Elle gardoit les vaches et chantoit [plaisamment]; et, tant ses vaches aimoient son chant, elle les gouvernoit de la voix seulement; jamais ne donnoit coup de houlette ni piqûre d'aiguillon; mais, assise à l'ombre de quelque beau pin, la tête couronnée de feuillage, elle chantoit Pan et Pitys; dont ses vaches étoient si aises qu'elles ne s'éloignoient point d'elle. Or y avoit-il non guère loin de là un jeune garçon qui gardoit les bœufs, beau lui-même, chantant bien aussi, lequel [étrivoit] à chanter à l'encontre d'elle, d'un chant plus fort, comme étant mâle, et aussi doux, comme étant jeune; tellement qu'il attire à travers le bocage et emmène avec soi huit des plus belles vaches qu'elle eût en son troupeau. La pauvrette adonc [déplaisante] autant de son troupeau diminué comme d'avoir été vaincue au chanter, demandoit aux Dieux d'être oiseau avant que retourner ainsi à la maison. Les Dieux accomplirent son désir, et en firent un oiseau de montagne, qui aime toujours à chanter comme quand elle étoit fille, et encore aujourd'hui se plaint de sa déconvenue, et va disant qu'elle cherche ses vaches égarées.»
Tels étoient les plaisirs que l'été leur donnoit. Mais la saison d'automne venue, au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s'étant mis sur une [fûte] du pays de Carie, afin qu'on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte, et, descendant à terre armés de [corselets] et d'épées, pillèrent ce qu'ils purent trouver, comme vin odorant, force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques bœufs et vaches de Dorcon. Or en courant çà et là, ils rencontrèrent de [male] aventure Daphnis qui s'alloit ébattant le long du rivage de la mer, seul; car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortoit si matin du logis, et ne menoit qu'à [haute heure] paître les brebis de Dryas. Eux voyant ce jeune garçon grand et beau, et de plus de valeur que ce qu'ils eussent pu davantage ravir par les champs, ne s'amusèrent plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l'entraînèrent dans leur fûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu'il appeloit à haute voix Chloé tant qu'il pouvoit crier.
Or ne faisoient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Chloé vint, qui apportoit une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées, et entendant sa voix, qui l'appeloit toujours de plus fort en plus fort, elle jette la flûte, laisse là son troupeau, et s'en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. Elle le trouva étendu par terre, tout taillé de grands coups d'épée que lui avoient donnés les brigands, et à peine respirant encore, tant il avoit perdu de sang; mais lorsqu'il entrevit Chloé, le souvenir de son amour le ranimant quelque peu: «Chloé, ma mie, lui dit-il, je m'en vas tout-à-l'heure mourir. J'ai voulu défendre mes bœufs, ces méchants larrons de corsaires m'ont [navré] comme tu vois. Mais toi, Chloé, sauve Daphnis; venge-moi; fais-les périr. J'ai accoutumé mes vaches à suivre le son de ma flûte, et de si loin qu'elles soient, venir à moi dès qu'elles en entendent l'appel. Prends-la, va au bord de la mer, joue cet air que j'appris à Daphnis et qu'il t'a montré. Au demeurant laisse faire ma flûte et mes bœufs sur le vaisseau. Je te la donne, cette flûte, de laquelle j'ai gagné le prix contre tant de bergers et bouviers; et pour cela, seulement, je te prie, baise-moi avant que je meure, pleure-moi quand je serai mort, et à tout le moins, lorsque tu verras vacher gardant ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi.»
Dorcon, achevant ces paroles et recevant d'elle un dernier baiser, laissa sur ses lèvres, avec le baiser, la voix et la vie en même temps. Chloé prit la flûte, la mit à sa bouche, et sonnant si haut qu'elle pouvoit, les vaches qui l'entendent reconnoissent aussitôt le son de la flûte et la note de la chanson, et toutes d'une secousse se jettent en meuglant dans la mer; et comme elles prirent leur élan toutes du même bord, et que par leur chute la mer s'entrouvrit, l'esquif renversé, l'eau se refermant, tout fut submergé. Les gens plongés en la mer revinrent bientôt sur l'eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avoient leurs épées au côté; leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis étoit tout [déchaux], comme celui qui ne menoit ses chèvres que dans la plaine, et quasi nu au demeurant, car il faisoit encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelques temps à nager, furent tirés à fond et noyés par la pesanteur de leurs armes; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu'il portoit, et encore se lassoit-il à force, n'ayant coutume que nager dans les rivières. Nécessité toutefois lui montra ce qu'il devoit faire. Il se mit entre deux vaches, et se prenant à leurs cornes avec les deux mains, fut par elles porté sans peine quelconque, aussi à son aise comme s'il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et plus long-temps que ne fait l'homme, et n'est animal au monde qui en cela le surpasse, si ce ne sont oiseaux aquatiques, ou bien encore poissons; tellement que jamais bœuf ni vache ne se noyeroient, si la corne de leurs pieds ne s'amollissoit dans l'eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la mer, qui jusques aujourd'hui sont appelés Bosphores, c'est-à-dire trajets ou passages de bœufs.
Voilà comment, se sauva Daphnis, et contre toute espérance échappant deux grands dangers, ne fut ni pris ni noyé. Venu à terre là où étoit Chloé sur la rive, qui pleuroit et rioit tout ensemble, il se jette dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouoit ainsi de la flûte; et Chloé lui conta tout: qu'elle avoit été pour appeler Dorcon, que ses vaches étoient apprises à venir au son de la flûte, qu'il lui avoit dit d'en jouer, et qu'il étoit mort. Seulement oublia-t-elle, ou [possible] ne voulut dire qu'elle l'eût baisé.
Adonc tous deux délibérèrent d'honorer la mémoire de celui qui leur avoit fait tant de bien, et s'en allèrent, avec ses parents et amis, ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force terre, plantèrent à l'entour des arbres stériles, y pendirent chacun quelque chose de ce qu'il recueilloit aux champs, versèrent du lait sur sa tombe, y épreignirent des grappes, y brisèrent des flûtes. On ouït ses vaches mugir et bramer piteusement; on les vit çà et là courir comme bêtes égarées; ce que ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil que les pauvres bêtes menoient du trépas de leur maître.
Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Chloé conduisit Daphnis à la caverne des Nymphes, où elle le lava, et lors elle-même pour la première fois en présence de Daphnis lava aussi son beau corps blanc et poli, qui n'avoit que faire de bain pour paroître beau; puis cueillant ensemble des fleurs que portoit la saison, en firent des couronnes aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande. Cela fait ils retournèrent vers leurs chèvres et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre, sans paître ni bêler, pour l'ennui et regret qu'elles avoient, ainsi qu'on peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu'elles les aperçurent, et qu'eux se mirent à les appeler comme de coutume et à leur jouer du flageolet, elles se levèrent incontinent, et [se prirent] les brebis à paître, et les chèvres à [sauteler] en bêlant, comme pour fêter le retour de leur chevrier.
Mais quoi qu'il y eût, Daphnis ne se pouvoit [éjouir] à bon escient depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu'il n'avoit point encore vue. Il s'en sentoit le cœur malade [ne plus ne moins] que d'un venin qui l'eût en secret consumé. Son souffle aucune fois étoit fort et hâté, comme quelque ennemi l'eût poursuivi prêt à l'atteindre; d'autres fois foible et débile, comme d'un à qui manquent tout à coup la force et l'haleine, et lui sembloit le bain de Chloé plus redoutable que la mer dont il étoit échappé. Bref, il lui étoit avis que son âme fût toujours entre les brigands, tant il avoit de peine, jeune garçon nourri aux champs, qui ne savoit encore que c'est du brigandage d'amour.