Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource; que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour, qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français, prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.
Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île; mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il laisse à Sienne avec la 21e légère. La division, en traversant l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore l'admiration du monde.
Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est commandé par l'adjudant-général Rabasse.
Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté, pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.
Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il avait formé une colonne mobile, composée de la 61e et des grenadiers de la 88e; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux, avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les habitans des rives de la mer Rouge.
Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à gouverner.
D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey Hassan était revenu sur les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de lui, envoie à sa poursuite le général Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de dragons.
Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de la montagne, et paraissent protéger leur convoi.
Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer; mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille, où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat, avaient continué leur route dans le désert.
Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la mêlée.