Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que, ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la 21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à Sienne.

Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir, tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes, qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le culbutent de toutes parts.

Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur, d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre. Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se défendre jusqu'au dernier.

On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite mérite les plus grands éloges.

Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant, avec le 7e de hussards.

Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en argent, dont on avait le plus grand besoin.

Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les infidèles aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient arrivés. Provisoirement il mettait tout en œuvre pour soulever les vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française.

Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o; fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.

Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts, et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.

Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88e sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61e à Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix, qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne, et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur poursuite.