On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force irrésistible.
Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la dernière heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques saccades.
En un clin d'œil, tout le monde accourt sur le pont, malgré les officiers qui s'époumonnent à crier:
—Prenez garde aux congestions!
Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer, comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule à vingt mètres de l'arrière.
Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et s'étalent en grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle clarté de la lune.
En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue par cet étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les dépressions et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient submergées, puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin, comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.
Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se produire au point exact où le navire se trouve scellé.
Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette violence et cette soudaineté.
Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se bornent à un vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives.