La couche de neige tassée recouvrant le pont est attaquée à grands coups de pic, au niveau des panneaux de charge. Cordages et poulies sont débarrassées de leur enduit. On dégage, au prix de quelles peines! la chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mètres de glaçons.
Fritz a reçu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de vapeur pour actionner le petit cheval.
Mais les chaudières ont été vidées avant les grands froids, on manque d'eau douce pour les remplir et les alimenter.
Le mécanicien fait installer une manche à air en toile partant du pont et débouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige entonnée à pleines pelletées. On la fera fondre en bas, comme on pourra.
Chose à peine croyable, le brave Alsacien réussit en moins de trois heures à obtenir de la pression. Mais il est épuisé ainsi que son collègue et les deux chauffeurs qui ont dû rompre, avec des pics, le charbon des soutes gelé à fond et formant un bloc aussi compact, que le granit.
Enfin le petit cheval fonctionne et les élingues peuvent aller chercher, au fond des cales, ces mille et un objets disparates composant tout un monde.
Un premier dépôt est installé provisoirement à cent mètres du navire, en un point où la glace paraît n'avoir pas travaillé. Les traîneaux reçoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent rapidement sous la tente.
Vingt-quatre heures s'écoulent ainsi au milieu d'angoisses mortelles, et sans que nul ait songé à prendre un moment de repos, car la situation, au lieu de s'améliorer, semble encore empirer s'il est possible.
L'équipage est divisé en deux bordées. L'une restera sous la tente, avec des sentinelles relevées d'heure en heure, pour signaler l'apparition très probable d'ours attirés par l'odeur des vivres et les émanations des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prête à évacuer le bord en cas de péril absolu. Malgré le fracas des vents et des glaçons, chacun s'endort d'un sommeil agité, peuplé de cauchemars.
Par prudence, le capitaine a fait éteindre le calorifère. Il gèle maintenant dans le dortoir, mais les hommes, blottis trois par trois dans les sacs de fourrures, n'ont pas à souffrir du froid. Du reste, leurs camarades, campés sous la tente, sont encore plus mal partagés.