Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du pôle.
Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.
Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.
D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves. Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez extraordinaire, semblent avoir du courant.
Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et viennent flotter sur les eaux libres.
Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant, quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.
En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de canards venant du Sud, passent à tire-d'aile en remontant vers le pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la flottille.
Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs de leur aimable gazouillis.
La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent vivre à l'abri des froids mortels.
Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.