Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés. Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut.
Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, songe à la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle, aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps s'accumulent, et semble méditer quelque chose.
Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu entre tous paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la résolution soit irrévocable.
Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le traînage s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore d'atermoyer.
Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace encombrée de neige.
Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes difficultés. Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, n'est pas anfractueuse, tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts précipices comme celle de la grande banquise.
Les pressions opérées par les courants et les vents en ont fréquemment modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse, elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une contrée où la glace a pris la place du sol.
A travers ces ondulations résultant d'entassements, de chevauchements de blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il y avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours largement ouverts aux traîneaux.
Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors que pour ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon étrange et alarmante.
Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le sol se boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe.