La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, gelés jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir.

L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette atroce température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de gourmand.

Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à entonner, sur un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques, comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à venir se faire massacrer.

Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des moins autorisés, notamment le lieutenant Tyson [12], du Polaris, les phoques seraient-ils réellement sensibles à la musique?...

A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée barbare, qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille de primitif, se fait entendre à la base de l'orifice.

D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de gladiateur, prêt à frapper.

Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort.

Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc disparaît aux trois quarts au fond du trou.

—A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.

Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que l'immobilité a rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible.