On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif est intense, la faim commence à se faire sentir...

—Stop!

A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité—ce n'est pas cela qui manque—et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau, sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.

Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent, malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle féerique.

Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.

Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur, tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son allure de bête fourbue, ses membres endoloris.

A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-même, on les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés d'huile et de tripes de phoque.

Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossières s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration, montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du beau survit quand même à la souffrance.

Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est incorporé un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins abondants a peu à peu perverti le goût.

La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur eau de neige et repris la bricole.