—Tout à l'heure, j'aurais encore soif!
Plus de doute! Il s'empiffre de solide et de liquide aux dépens des malheureux qui ménagent avec une douloureuse parcimonie les dernières bribes de leur approvisionnement.
Sans penser à mal, Oûgiouk avoue qu'il a bu et mangé à sa soif comme à sa faim, et, sans avoir aucunement conscience de sa mauvaise action, déclare qu'il n'a jamais si bien vécu.
En dix jours, son estomac groenlandais, et les dix-neuf estomacs non moins groenlandais des chiens ont absorbé le plus clair des vivres!
Une preuve cependant qu'Oûgiouk est moins inconscient qu'il ne voudrait peut-être le faire croire, c'est que les ballots et les caisses régulièrement empilés sous une des chaloupes, n'ont pas été en apparence dérangés. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent habilement dissimulées par des lambeaux de fourrures et de prélarts, des effets hors d'usage, des boîtes à munitions, de façon à ce que l'amas conserve à peu près son aspect extérieur habituel.
Il devient presque évident que l'homme et les chiens sont complices.
Qu'il y ait ou non connivence, la catastrophe n'en est pas moins irréparable.
Aussi, quel triste anniversaire, au lieu du petit et bien maigre festival attendu.
En conséquence, comme il devenait impossible de nourrir les chiens, il fallut se résoudre à un pénible sacrifice, auquel les services qu'on était en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres bêtes et l'amitié qu'on leur portait, malgré tout, enlevait toute idée de représailles.
Les vingt chiens furent condamnés à mort et exécutés par Dumas qui les saigna à blanc avec le coutelas professionnel.