A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en plaisantant, et ménager la provision de spiritueux.

Le soir, deux cents grammes de chien—pour varier—café, plus cinq centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau chaude.

On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on peut, la faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.»

Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix kilogrammes de chair nette.

Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un par jour.

Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros mangeurs, s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur soulevait le cœur aux plus délicats.

Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous des huttes trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la faim au ventre, sous la rafale.

Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé sur les vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés Français se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout disparaît.

Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le fétide logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport font absolument défaut.

Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état d'angoisse morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides.