« — Voici :
« J’ai aimé, j’aime encore Florent, autant qu’une femme peut aimer. Pardonnez-moi, mon ami, d’entrer dans des détails aussi intimes. Mais ils sont nécessaires. Je ne suis pas laide ; je suis jeune ; le sort de Florent semble enviable à bien des hommes. Et pourtant, depuis le jour où je suis devenue sa femme, son amour n’a cessé de décroître. Est-ce là un de ces résultats terribles et imprévus des unions auxquelles la passion a présidé ? Je ne sais. Florent m’a passionnément aimée, j’en suis sûre, tant que je ne lui ai pas appartenu. Mes caresses ont détruit cet amour. Je l’ai compris, bien qu’il s’efforçât de dissimuler et qu’il feignît de me payer de retour. Mais est-ce qu’une femme amoureuse peut se tromper ? Et n’est-ce pas une chose affreuse que de détruire de ses propres mains la chose du monde que l’on voudrait conserver entre toutes ? Mon amour a tué le sien.
« — Vous vous trompez certainement. Florent vous aime, il n’y a point de doute. Combien de fois m’a-t-il parlé…
« — Laissez-moi continuer, fit-elle avec un geste de la main, comme pour écarter ces objections importunes.
« L’homme, dit-on, a toujours besoin de conquérir ; son désir s’épuise, s’il ne lutte pas. J’ai cru un instant que Florent subissait cette loi. J’ai usé de coquetterie ; j’ai voulu le contraindre à se défendre. Vains artifices. L’indifférence seule m’a répondu. Bien pis encore : il a paru sourire à l’idée que je pouvais être heureuse en dehors de lui, comme s’il en concevait quelque allègement.
« Enfin, il m’a fuie. Je n’ose dire qu’il m’a méprisée, car j’ai parfois surpris tant de tendresse dans son regard que je n’ai pu le croire absolument perdu.
« Mais quel funeste secret nourrissait-il ? Quel remords ?
« Je songeais alors que, dans une minute d’égarement, il m’avait peut-être trompée, et que m’approcher lui semblait depuis une profanation. Cette pensée m’était fort douloureuse. Mais elle n’était pas inconciliable avec le caractère de Florent, dont la délicatesse, en matière de sentiment, a toujours été extrême. Je résolus d’avoir le mot de l’énigme.
« Aussi habilement que possible, je mis la conversation sur le terrain de la fidélité masculine. Je proclamai ma générosité, le peu d’importance que j’attachais à un oubli véniel. L’amour et la sincérité ne lavent-ils pas toutes les fautes ? S’il m’avait alors fait un aveu, j’en aurais certainement éprouvé quelque dépit, malgré mes protestations. Mais combien j’eusse été heureuse de le voir délivré de son fardeau et prêt à se laisser reconquérir !
« Hélas ! aucun aveu ne sortit de sa bouche.