« Écoute. Écoute, malgré tout. Mes paroles sont infâmes, mais il faut que tu les connaisses. Car je porte sur moi toute la misère et tout le vice de l’homme. Et c’est ma seule excuse.

« J’aurais voulu t’élever en esprit un autel ; mais nous n’aurions pas dû communier dans le plaisir, car le plaisir sépare ceux que l’esprit a unis.

« Je suis resté insensible à ta beauté, à ton amour, parce que notre domaine commun n’était pas là.

« Et le domaine de la volupté, je ne le partage qu’avec les prostituées, qu’avec les filles du ruisseau, qu’avec les plus basses et les plus viles, celles qu’on a pour une obole, pour un morceau de pain.

« Car je n’aime qu’un plaisir mêlé de larmes, qu’une volupté amère, qu’un fruit plein de cendres ; et mes lèvres s’attardent volontiers sur les bouches qui insultent.

« Pardonne-moi. Il n’y a pas de ma faute. A la chute du jour, une force obscure me prend par les épaules et me chasse devant elle par les rues, sur les places publiques, vers celles qui étanchent ma soif d’abjection.

« Pardonne-moi. Je me suis éloigné de toi parce que ta main est pure et qu’elle ne doit pas me toucher.

« Quand la force m’abandonne, je ne me reconnais plus et je passe ma main sur mon front. Mais je sais bien que je ne puis lui échapper et qu’elle me guette et qu’elle m’entraînera jusqu’à la mort. »


« Je ne saurais vous rendre, mon ami, le ton de ces paroles, que je vous répète d’ailleurs bien imparfaitement. Florent parlait d’une voix sourde et dont la monotonie était tragique. Il était immobile, appuyé sur le bois du fauteuil qui lui meurtrissait le front, mais il ne s’apercevait de rien, et pas un instant il ne leva la tête. C’était une sorte de gémissement qui montait de sa poitrine ou de la terre ou de la nuit, et qui emplissait mes oreilles, mon cœur, mon être tout entier. Que pouvais-je faire ? Pleurer seulement.