— Entre nous, Madame, il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un crime, bel et bien. Lopez avait à bord un ennemi mortel et il ne fait pas bon — croyez-en ma vieille expérience — avoir à ses trousses un gars dans le genre de Tommy Hogshead, dont l’âme est bien plus noire que la peau. Je ne reproche rien à M. Van den Brooks, qui sait ce qu’il fait mieux que nous : mais je pense que le chat à neuf queues a mal servi l’Espagnol, le jour où fut fouetté Tommy. Déjà, les deux gaillards s’étaient battus — pour une histoire de rhum — et le nègre, aussi fort qu’il soit, n’avait pas eu le dessus. Lopez était un boxeur remarquable et il était capable de couper le sifflet à une bonne douzaine de sacripants. C’est pourquoi le Muid l’a pris traîtreusement et l’a balancé par-dessus bord. Telle est du moins ma supposition.
— Mais que va-t-on faire du meurtrier ? Il sera pendu, je pense bien.
— Bah ! Pas de preuves. Tout ce que je vous dis là, c’est mon idée. Mais je n’ai pas assisté à la scène. Je mettrais ma main au feu que tout s’est passé comme je vous le représente, mais je n’ai pas un témoin à citer, pas un fait à invoquer. Le nègre voulait se venger. Il s’est vengé. Que faisait Lopez à cette heure sur le pont, au lieu de dormir comme ses camarades ? Cela, c’est une affaire entre les étoiles, la mer, Tommy Hogshead et le défunt. Pour moi, mystère.
La Russe se sentit gênée, bien qu’Halifax fixât attentivement le cadran d’une montre accrochée au mur.
— Et qu’en pense M. Van den Brooks ?
— Ce que pense M. Van den Brooks, il le garde généralement pour lui, Madame. En tout cas, il ne paraît point attacher d’importance à l’incident, comme il dit. Lopez a eu l’imprudence de se baigner au clair de lune. Tant pis pour lui. Telle est son oraison funèbre et l’opinion de notre maître qui est celle de ses serviteurs…
Marie se leva et remercia le capitaine. Rentrée dans sa cabine, elle mit sa tête dans ses mains et se prit à songer…
Bientôt retentirent des coups de sifflet, des bruits de chaînes et de palans. Le Cormoran ralentissait sa course. Tout l’équipage était à son poste de manœuvre. On jetait l’ancre.
Marie baigna ses yeux et monta sur le pont. Le navire était amarré dans une crique, entre de hautes et verdoyantes collines. Une plage de sable très blanc s’inclinait doucement vers la mer…
L’Ile, c’était l’Ile.