Mais Van den Brooks ne leur en laissa point le loisir. Il se montra ce jour-là d’un empressement sans pareil autour de ses hôtes bien-aimés. Il les couvait du regard, leur souriait en coulisse et se livrait enfin au charmant manège du chat avec la souris, manège qui paraissait fort bien convenir à sa nature. Marie Erikow ne pouvait s’empêcher de l’admirer et inconsciemment se retrouvait en lui. Le professeur marquait une réserve orgueilleuse et prenait l’attitude du stoïque accablé par le destin. Leminhac, lui, ne parvenait pas à dissimuler quelque mélancolie. Quant à Helven, il se gardait bien d’affecter une bonhomie qui eût donné long à penser à ce finaud de marchand, mais montrait suffisamment de bonne humeur pour qu’on pût le croire résigné à son nouveau sort.

— Vous me permettrez, dit-il affablement à Van den Brooks, d’user et d’abuser de votre bibliothèque. Vous avez là mille ouvrages rares que je désire lire depuis fort longtemps. Les loisirs que vous m’offrez dans votre île me paraîtront enchanteurs, si mon esprit y peut goûter tant de délectables aliments.

— Mon cher ami, dit le Maître de l’Ile, tous ces volumes sont à vous. Je ne suis pas fâché que vous consacriez à la lecture une grande partie de vos heures libres. Étant donné l’emploi que je vous réserve, certains ouvrages vous seront utiles, bien plus, nécessaires. Même s’ils vous semblent arides, je vous conseille fort le Traité d’anatomie de Poirier et un travail fort curieux d’un savant chinois, traduit par votre serviteur lui-même, touchant l’Art de disséquer à vif.

— Dès aujourd’hui, dit énergiquement Helven, je me mettrai à l’ouvrage.

Et, de fait, il demeura seul dans la bibliothèque tout le temps que Marie consacra à une violente migraine, Tramier à son herbier et Leminhac à un écarté avec le marchand.

Le peintre ne resta pas oisif.


Vers le soir, Van den Brooks eut la bonne grâce de se retirer et les quatre voyageurs se retrouvèrent dans le boqueteau au-dessus de la plage.

— Quelle sinistre aventure ! commença le professeur qui jouait volontiers le rôle du chœur dans la tragédie antique.

— Permettez, dit Helven. Il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes et le mieux est de ne songer qu’aux décisions immédiates.